« 23 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 73-74], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12233, page consultée le 25 janvier 2026.
23 octobre [1845], jeudi matin, 11 h. ¾
Mon petit bien-aimé, je suis encore une fois en proie aux fumistes. Je
ne sais à quel saint me vouer. Tout est sansa dessus dessous chez moi.
La poussière, la suie, les gravas ont tout envahi. Je ne sais plus où me
réfugier et que devenir. Je n’entrevois pas même qu’on puisse jamais
venir à bout de faire aller ces cheminées. J’ai un mal de tête fou. Je
ne sais pas ce que je dis ni ce que je fais, je suis imbécileb. Je t’écris en
courant. Je surveille ces gens le plus que je peux pour les empêcher de
tout abîmer et je n’y parviens pas. Je suis bien malheureuse. Je n’ai
pas encore fait ta tisanec, ainsi tu juges si je suis occupée. Cependant je
me dépêche pour que tu l’aies tout à l’heure quand tu viendras, car
j’espère que tu viendras tout à l’heure. Rien ne peut distraire ma
pensée de toi et lui donner le change. Il n’y a pas d’[illis.] au monde
qui puisse me faire oublier l’heure à laquelle tu dois venir. Je
n’oublie pas non plus que c’est aujourd’hui qu’on doit t’apporter des
ceintures. Si tu pouvais être là quand on viendra, tu les choisirais
toi-même et j’aimerais mieux cela de toute façon. Je sens que tout ce
que je te dis est bête comme un choud et ne vaut pas la peine d’être dit, mais je suis si
contrariée et si blaireuse que je
ne peux pas trouver autre chose de plus aimable à te dire. Tout reste
au-dedans de moi sans en pouvoir sortir. Où en es-tu toi, mon Toto, avec
tes maçons et tes architectes ? As-tu aussi beaucoup d’arias{« aria »}
et de gâchise ?
D’ailleurs je ne vois pas ce que je gagnerais à cette calamité de chez
toi ? Tout ce que je pourrais espérer, ce serait que tu compatissesf à mes maux en
sentant les tiens et toute réflexion faite, j’aime encore mieux que tu
sois tranquille, propre et heureux chez toi et que tu te moques de ma
misère que de te savoir aussi malheureux que moi.
Je suis stupide,
pardonne-moi. On aurait le cerveau ramollig à moins. Je t’aime plus
que jamais. Voilà ce qui est bien sûr.
Juliette
a « sens ».
b « imbécille ».
c « ta tisanne ».
d « un choux ».
e « gâchi ».
f « tu compatisse ».
g « ramoli ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
